Voilà bientôt une demi-heure que je traîne dans ma nouvelle rue et ses alentours. Je devrais plutôt dire : que je tourne en rond. Car, en effet, je repasse sans cesse le même chemin, j'ai trop peur de m'égarer. J'ai bien vu deux ou trois personnes de mon âge, mais sans plus. Je ne les ai pas abordés, ils étaient tous dans leurs maisons. Je ne me vois pas vraiment cogner et dire : " Bonjour, je m'appelle Tom, je me recherche des amis. " Bref, j'ai un minimum de savoir vivre aussi. La rue est déserte et le ciel commence à s'assombrir. Je ferais mieux de rentrer tout de suite, on dirait bien qu'il n'y avait que moi en quête de nouvelles connaissances pour ce soir. Je marche quelques minutes encore et reviens bien vite à mon appartement, qui n'était pas si loin du tout. Je monte nonchalamment les escaliers puis je sors la clé de la poche de mon veston. Alors que je m'apprête à l'enfoncer dans la serrure, une main se pose sur mon épaule. Je sursaute et je pousse un long cri qui fini par se briser. Une autre main, de la taille exacte de la précédente, agrippe mon épaule adjacente. Elle m'empoigne fermement tous les deux, en me secouant un peu. Je laisse tomber ma clé, mes mains sont paralysées par la peur. Ma respiration est forte, rauque et irrégulière. Ces mains me font pivoter lentement et je découvre quelqu'un avec le sourire fendu jusqu'aux oreilles. Maintenant que je lui fais complètement face, il me lâche.
- Enchanté de te connaître, moi c'est Georg, le voisin de palier, dit-il en tendant une main devant lui.
Quoique soulagé que ce ne soit pas un voleur ou quelconque autre malfaiteur, j'ai de la difficulté à reprendre mes esprits. Il s'empare donc de ma main molle et la secoue dans tous les sens.
- Bien, je voulais savoir si je pouvais squatter chez toi cette nuit, reprend-t-il malgré mon mutisme.
Qu'est-ce que s'est que cette histoire ? Je ne connais pas ce gars. Je le vois pour la première fois, après qu'il ait manqué me causer un arrête cardiaque. Il a tout de même réussit à me causer de l'arythmie, qui persiste encore. En espérant qu'elle ne perdure pas jusqu'à la fin de mes jours.
- Il y a une raison ?
Il sourit, visiblement heureux de pouvoir me raconter sa raison, ou simplement parce qu'il pense qu'il est plus près du but.
- Oui, c'est que j'ai verrouillé ma porte et je me suis rendu compte que mon set de clés est resté à l'intérieur de mon appart'.
Une raison assez valable de sa part. Et puis, ça me ferait tout de même un ami en attendant. Je peux bien le laisser dormir chez moi cette nuit, je suppose. Puis, ayant pris ma décision, j'affiche un air pensif, pour l'inquiéter un peu et pour qu'il croie que je n'ai pas à tout pris besoin de quelqu'un.
- Ça peut aller pour cette nuit.
- Merci, je te revaudrai ça, ajoute-t-il en me gratifiant d'un sourire énorme.
Puis, il se penche d'un mouvement sec, ramasse ma clé, déverrouille la porte et fait son entrée le premier. Assez à l'aise, je dirais, peut-être même trop.
- Ouah, la déco' elle est super chez toi.
J'entre à mon tour et referme soigneusement la porte. J'enlève mes chaussures et je m'aperçois avec horreur qu'il porte toujours les siennes. La colère monte doucement en moi. Je réussi à la réfréner en me disant que je ferai le ménage demain, qu'au moins j'aurai une activité pour occuper ma journée. Je le perds du regard. J'accroche ma veste au porte manteau, puis je fais le tour de l'appart' pour retrouver Georg. Après deux allers-retours, je décide d'aller jeter un coup d'oeil dans ma chambre. Ce que j'y découvre m'horripile. Georg avachit sur mon lit, avec son manteau et par-dessus tout, SES SOULIERS.
- Georg, va dans le vestibule te déchausser, tout de suite.
- Relaxe, attends une ...
- TOUT DE SUITE !
Il se lève d'un bond, manque se prendre la porte en plein visage et court enlève ses infâmes souliers. Je sors un balais et un porte poussières de mon placard et je ramasse le peu de sable qu'il avait fait. Georg revient derrière moi, l'air amusé.
- Tu dormiras sur le canapé.
- Allons, je suis l'invité, je devrais disposer de plus de confort ...
- Tu dormiras sur le canapé, point final.
Il a le don de me faire monter dans les rideaux. Malgré mes apparences et ce que j'affiche habituellement, je suis quelqu'un de très ordonné et j'adore la propreté. Il fait une moue enfantine qui se devrait mignonne mais qui me dégoût au plus au point. Puis, je lui sors une couverture assez chaude et bien rembourrée que je mets sur le canapé. Je m'installe ensuite sur un fauteuil, bien à mon aise et allume la télévision. Il se met en sous-vêtements et se couche sous sa couverture, bien renfrogné sur le canapé que je lui ai cédé. Note à moi même : laver la maison entière dès demain. Je me félicite mentalement de ne pas l'avoir laissé dormir dans mon lit. Je zappe un peu puis arrête sur un documentaire de scène de crime. J'entends Georg pester contre mon choix, puis vérifier d'un regard en coin si je l'ai bien entendu. Je me répète une énième fois que je dois me lier d'amitié avec lui, qu'il y a une chance qu'il soit mon seul ami à la rentré.
- Qu'est-ce que tu veux regarder ?
- Merci de l'attention, répond-t-il, satisfait. J'aimerais bien regarder le canal 13.
Je me plis à sa volonté. Ce qui me laisse bouche bée. C'est un canal tout à fait féminin, à présent le titre de l'émission diffusée est " Je suis bien dans ma peau. " Je me retourne lentement vers Georg qui retient un ricanement.
- Tu m'as cru ? demande-t-il en explosant de rire.
C'est dingue, tout ce qu'il fait me tombe sur les nerfs. Je respire un bon coup puis arrive à demander :
- Alors, qu'est-ce que tu veux regarder ?
- Lance-moi la télécommande.
Je la lui lance, dans un élan de bonté. Il la loupe et elle tombe sur le sol, s'ouvrant littéralement en deux.
- Désolé, je vais te réparer ça en un clin d'oeil.
Il se lève, ramasse les deux morceaux, les remet ensemble puis la teste. Aucun signal. Il la tape sur le sol et on entend un " crac " sonore. Il rigole dans sa barbe et l'essaie à nouveau. Bizarrement, elle fonctionne. Mais je doute que ce soit pour longtemps. Aussi, demain, en plus du ménage de printemps d'automne que je vais faire, je devrai passer acheter une nouvelle télécommande. Il cherche un peu dans les canaux puis mets finalement le même qu'au début.
- Tu vois, ça c'est bien mieux, un canal de vrai homme. Toi qui écoutaisle canal 13, dit-il avec un sourire espiègle.
- Mais c'est toi qui avaischoisi le canal 13.
- Allons, je ne le dirai pas à personne, je ne sais même pas ton nom.
- Mon nom, c'est Tom.
Le voilà qui se met à crier " TOM REGARDE LE CANAL 13 " en boucle. Il fait exprès, je commence même à douter qu'il y aurait une caméra cachée quelque part dans la pièce. Je me lève et la recherche de la caméra commence.
- Hey, Tom qui regarde le canal 13, tu cherches quoi là ?
- La caméra cachée.
- Mais tu es dingue ou quoi ? Tu as installé une caméra cachée ?
- Non, mais je doute que toi oui.
Soudain, on cogne à la porte. Je vais répondre en cachant mon énervement.
- Qu'est-ce qu'il y a ? je demande calmement.
- C'est ici la fête.
Je fais lentement non de la tête mais Georg arrive derrière moi.
- OUI, C'EST ICI, ENTREZ.
Il me pousse et leur ouvre grand la porte. Trois personnes font leur entrée en me bousculant. Ils sont petits en nombre mais ils déplacent tellement d'air que si je serais un non-voyant, je dirais qu'il y en a une cinquantaine. Georg leur sert tout la nourriture, en fait mon épicerie que j'avais faite pour la semaine. Ils se gavent tous. Je soupire puis je décide de prendre part à leur jeu. Je mets un bon CD, sors l'alcool puis on danse tous. Après une heure ou deux, Georg éteint le stéréo.
- Arrêtez tous.
Tout le monde se retourne vers moi, le sourire aux lèvres.
- Tom, on a quelque chose à t'annoncer.
Je suis assez étonné, je connais ces gens depuis quelques heures seulement, je ne connais même pas leurs prénoms.
- Gustav, Louise-Josée, Sabine et moi...
Chaque personne se pointe lorsque leur prénom est prononcé, ce qui fait en sorte que je peux enfin mettre un nom sur ces visages.
- On t'annonce qu'on vient en quelque sorte de t'initier.
Je suis stupéfait. Voilà qui explique enfin tout. Sabine se retourne, arrache le caméscope miniature à Georg et l'éteint.
- Vous initiez les gens dans leurs maisons maintenant ? Et avec des caméras ?
- Oui, enfin, si tu n'es pas contre.
Je réfléchis un peu... Ma cote de popularité... Je vais juste leur demander d'enlever la partie où je dispute Georg.
- Je n'y vois aucun problème, mais enlevez la partie où je suis de mauvais poil.
- Parfait, mais la partie où Georg te fait faire une crise cardiaque, jamais.
- D'accord, dis-je avec un clin d'oeil.
Ils commencent tous à ramasser leurs affaires. J'ai mes nouveaux amis sous le nez, je ne les laisserai jamais filer comme ça.
- Vous n'avez qu'à rester.